VISITE MEDICALE

Moins de 15 jours avant, les gentils petits élèves que nous étions avaient été prévenus qu’un prochain matin, ce serait visite médicale. Une bonne partie de la matinée sauterait donc. Même si nous étions à l’école primaire, et que c’était relativement cool tous les jours, savoir que nous n’aurions pas cours ce jour là, ça faisait plaisir. On ne savait pas encore ce que nous allions vivre.


La visite médicale de l’école, passage obligé et depuis fort longtemps. Mon père me racontait que, lui-même étant gosse, avait subi ce genre d’examen hygiénique. Dans les bourgs français les plus reculés des années 50, il y avait du boulot. En général, on avertissait les gamins crottés que le lendemain, on leur inspecterait le pied gauche. Les idiots du village s’en allaient se le laver avec frénésie pour être irréprochables. Et le lendemain, on leur disait que finalement, ce serait le pied droit… Ne riez pas, la plupart se faisaient avoir.

Le temps passa, fait d’épisodes de Goldorak, d’Albator, de jeux avec des figurines de robots et de levages des jupes des filles à la récré ! Insouciance de l’enfance. Puis le jour tant attendu arriva enfin. Bon, on s’aperçu que, même si nous n’avions pas école à proprement parler, il fallait quand même se lever à la même heure…
Une fois sur place, et l’appel de fait, on nous conduisit dans un coin de l’établissement puis on sépara les garçons et les filles et chacun s’en alla se désaper dans son vestiaire commun pour se retrouver en slip et attendre son tour. Nous n’oublions pas d’extraire de notre cartable, en plus de notre carnet de santé, la chose tout à fait improbable que l’on nous avait demandé d’amener : un échantillon d’urine.
On n’avait pas l’air con avec, chacun à la main, notre bouteille de pisse que l'on nous avait demandé de remplir impérativement au saut du lit. C'était sans doute la première fois de ma vie que je pissais dans autre chose que des toilettes. Pour un garçon, l'opération de mise en fut était assez simple mais on se demandait comment faisaient les filles.
La dite bouteille variait selon les milieux. Coca, eau minérale mais aussi litron de rouge étoilé, apéritif... Tout cela était des indices sur l’ambiance familiale du porteur d’eau viciée. La mienne a souvent été une de ces petites bouteilles contenant de l’alcool à 60° achetée chez le pharmacien. Je me souviens d’un mec qui avait amené un litre de Contrex en plastique, avec encore l’étiquette autour, et quasiment plein à rabord…

Ecole publique oblige, les différences de classes sociales se voyaient également à l'état des sous-vêtements des moutards. Pour ma part, même si nous n’avions eu qu’un puits dans une ferme pourrie sans électricité au fin fond de la forêt, j’aurais toujours été impeccable question hygiène. Ma mère ne m’aurait jamais envoyé à l’école sans avoir été récuré et emballé dans des fringues propres, visite médicale ou pas. Pour d’autres, la question ne se posait même pas. Les « voyous » de la classe, ceux qui foutaient le bordel parce qu’ils trimbalaient problèmes familiaux et autres parents tarés ou ectoplasmiques, arboraient des T-shirts sales, tachés, troués et autres slips façon « ticket de métro » ; jaune devant et marron derrière. Je voyais déjà toute cette misère humaine.

Chacun son tour, nous attendions que l’on nous appelle. C’était angoissant. On voyait disparaître les uns après les autres nos camarades de classe dans une salle fermée sans savoir ce qui se passait. Le nom résonnait, le pauvre gars se levait résigné, ouvrait la porte, dévoilant un mince bandeau de lumière concentrée, puis était avalé par cette ouverture rapidement close dans un grand bruit. On y entendait juste des murmures. Des flashs me venaient, peut-être d’une vie antérieure, mais plus probablement issus de BD pas vraiment adaptées à mon âge mais que je lisais passionnément, où j’imaginais que l’on se livrait sur nous à des expériences médicales horribles. J’essayais de positiver en me disant que, peut-être, j’en sortirais avec des super-pouvoirs…

Puis mon tour vint. Je me retrouvais devant un jury féminin, dans une grande pièce très éclairée par des néons en bande au plafond, et ma bouteille à la main que l’on me rafla de suite. Ces espèces de bonnes femmes sévères en blouse blanche, sèches bien qu’obèses pour la plupart, formaient le cabinet. Des ratés de la médecine m’a-t-on toujours répété.
Pendant que l’une trempait un bout de papier dans mon pissou du jour, vérifiant ainsi le taux d’albumine, une autre, encastrée dans une chaise en bois bien trop petite pour son large fessier, me questionnait tout en épluchant mon carnet de santé. Si j’allais bien, si j’avais pas mal quelque part, blablabla… Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
On enchaîna avec le stéthoscope glacé sur ma poitrine nue et glabre suivie d'une séance de lecture sur un tableau de lettres un œil caché, le truc classique. J’étais loin de me douter que, chaque année, le même cérémonial recommencerait et se prolongerait jusqu’au collège, et toujours avec le même genre de rombières ne doutant de rien. Une année, l'une d'elle me détecta « une grave scoliose de la colonne vertébrale » juste en me passant son pouce dans le dos… En 5e, alors que je m’étais laissé aller cette année là du fait d’une gourmandise excessive toute française, je fus accueilli en entrant dans la pièce par un vibrant :

- Tu es gros toi!

Quel tact ! Je la regardais. Blonde décapée, probablement à l'eau oxygénée, laide et pesant au minimum 130 kg. J’étais encore un gentil petit garçon à l’époque et on m’avait éduqué dans le trip qu’il ne fallait pas répondre aux adultes. La meilleure éducation pour se faire marcher dessus ensuite... Mes pouvoirs de mutant sur la répartie cinglante allaient se manifester et me sauver l'année suivante.

La batterie de tests médicaux passée, et l'épreuve du pipi admirablement remportée, je m'apprêtais à quitter cette antichambre de l'enfer, quand on me demanda pour terminer de baisser mon slip Petit Bateau. Comment ? Ben oui, il faut voir si tout va bien, les deux boules de descendues et pas d’autres problèmes de ce genre. Pour un gamin pudique et complètement innocent des choses de la vie, c’était très embarrassant. Un rapide aller et retour de mon slip les contenta. Incompétentes et perverses !
Finalement, je préférais avoir cours.

1 commentaire:

  1. Je me souviens de la visite médicale de seconde : un copain en revenait et nous glisse comme s'il avait passé un oral du bac "Attention, elle palpe les boules!"

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